Mandelstam et l’acméisme

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« Современная русская поэзия не свалилась с неба, а была предсказана всем поэтическим прошлым нашей страны 1 […] »

« La poésie russe contemporaine n’est pas tombée du ciel, elle a été préparée par tout le passé poétique de notre pays »

Osip Mandelstam (1891 – 1938) est connu mondialement comme une figure de la résilience. Son oeuvre incarne l’opposition au régime totalitaire soviétique. Bien que ses premiers poèmes – et succès – fussent écrits avant la Révolution, il est souvent associé aux années 1920 et 1930. Longtemps oublié par le régime soviétique, il a été réhabilité notamment grâce aux travaux de son épouse, Nadejda Mandelstam. Avant qu’elle ne puisse publier ses mémoires (Contre tout espoir, 1972), l’héritage littéraire au poète avait tout de même été diffusé de manière clandestine via le système du samizdat. Samizdat signifie littéralement “auto-édition” : “sam” (“сам”) est un pronom réfléchi et “izdat” est le début du mot “isdatelstvo” (“издательство”), qui signifie “édition”. Ce système permettait de diffuser des œuvres littéraires dissidentes par le bouche à oreille. Il était commun que des poèmes ne soient pas écrits mais retenus par cœur et répétés.

Si on peut à travers Osip Mandelstam lire l’Histoire russe du début du XXᵉ siècle, il serait réducteur de le cantonner à un poète national ou à un poète « culte » voire générationnel2 pour les Russes seuls. Mandelstam appartient à un cercle de poètes cosmopolites qui aime voyager – en Europe le plus souvent, mais aussi en Afrique, comme le fait Nikolaï Goumiliov. Avec ce dernier, qui est marié à la poétesse Anna Akhmatova, Mandelstam est considéré comme un fondateur du mouvement acméiste (on peut également trouver l’orthographe « akméiste »). Nous verrons en quoi ce mouvement qui a connu son heure de gloire dans les années 1910 est un mouvement europhile ; et comment Mandelstam a évolué dans la dynamique d’un mouvement d’avant-garde. Pour cela, nous étudierons les phénomènes d’intertextualité et de références que fait le poète au canon poétique européen antique et moderne. La période des débuts (jusqu’en 1915) semble plus appropriée à cette étude, Mandelstam n’ayant pas  pu par la suite poursuivre ses voyages et recherches sur la littérature européenne.

On peut dater l’origine de l’acméisme à 1913. Au début de l’année, dans la revue Apollon (qui avait déjà publié quelques poèmes de Mandelstam trois ans auparavant), Nikolaï Goumiliov écrit ce qui sera le manifeste de l’acméisme. Goumiliov (resté très célébre en Russie) forme le mot sur la racine grecque du mot « akmê », l’apogée. Il brosse les grands traits du mouvement, empreint de mystique. Mais avant même de préciser le credo de l’acméisme, Goumiliov place le courant sous le patronage de grands écrivains européens, surtout Français.

« Tout mouvement a une prédilection pour tels ou tels auteurs et époques […] Les cercles proches de l’acméisme citent le plus souvent les noms de Shakespeare, Rabelais, Villon et Théophile Gautier… Chacun d’entre eux est une pierre angulaire de l’acméisme. Shakespeare nous a montré le monde intérieur des hommes ; Rabelais, le corps et ses joies, le physiologisme plein de sagesse ; Villon nous a parlé d’une vie qui ne doute pas d’elle-même, mais qui connaît tout : Dieu, le vice, la mort, l’immortalité ; Théophile Gautier a trouvé dans l’art le digne vêtement des formes irréprochables pour incarner cette vie3»

Il est à noter que son article n’est pas le seul qui veut définir le mouvement. Si une contribution de Gorodetski est également publiée, celle que propose Mandelstam n’a pas fait l’unanimité au sein de son groupe d’amis (et son article « Le Matin de l’acméisme » ne sera publié que des années plus tard). Mais Mandelstam est un acméiste – on en trouve la preuve dans le nom de son premier recueil, Pierre (Камень). Dans son édition de 2003, Henri Abril cite ainsi cette remarque du spécialiste du « siècle d’argent » Omry Ronen : « Notons aussi que kamen est non seulement l’anagramme presque parfaite d’akmê,  mais également, comme l’a relevé O. Ronen, son double étymologique puisque la même racine indo-européenne, *akmen, a engendré les deux mots4». 

On peut en outre parler de capillarité entre Mandelstam et Akhmatova. Ils partagent un ensemble de thèmes pouchkiniens romantiques. Ainsi, on peut comparer « Le Poète » de Pouchkine ; « Le Poète » d’Akhmatova et « Le cœur est voilé d’un nuage… » de Mandelstam5qui ont tous pour thème la mission divine du poète sur terre. Cette mission est à la fois un arrachement et une délivrance. Le vocabulaire est mystique, ce qui fait du poète une figure christique, prise entre l’espoir et la passion. On trouve également cette inspiration dans la poésie européenne du XIXᵉ siècle, par exemple chez Baudelaire (“l’Albatros”), que Akhmatova et Mandelstam ont certainement en tête.

Mais dès que sa subtile oreille / a entendu l’appel divin / son âme se déploie soudain / comme s’éveille l’aigle6 (Pouchkine)

Comment vivre avec ce fardeau / Qu’on ose encore appeler « Muse » ? / On dit : « Tu la rencontres dans les champs… » / On dit : « C’est un balbutiement divin… » / Elle te prend, plus brutale que la fièvre, Puis, pendant toute une année, rien, non, rien7(Akhmatova)

Le cœur est voilé d’un nuage / La chair peut feindre d’être pierre /Tant que Dieu n’a pas au poète / Révélé sa mission sur terre. / Une passion vient déferler /  Une pesanteur est de trop ; / Les spectres réclament un corps, /  Et vers la chair tendent les mots8 (Mandelstam)

Les trois poètes partagent également les références à Tsarskoïé Sélo, Saint Pétersbourg et la Néva. Ils ont tous vécu dans la capitale du Nord. Cependant, l’osmose avec Akhmatova se ressent dans ce qui peut être appelé la “mystique acméiste”. La mort, les spectres, les ombres sont omniprésents dans leurs poèmes, par exemple dans le “Jardin d’hiver” (“Летний сад ”) d’Akhmatova, et dans “Dans le ciel sombre, comme un dessin” (“ На темном небе, как узор….”) de Mandelstam.

Par centaines de milliers, des pas / Dorment d’un sommeil de mort / Pas d’ennemis et d’amis / Pas d’amis et d’ennemis / Finira-t-il jamais, le cortège des ombres / Qui va du vase de granit / Jusqu’à la porte du palais9 ?(Akhmatova)

Dessin sur le ciel obscurci / Sont brodés les arbres funèbres. / Mais pourquoi ton regard s’élève / Toujours plus haut, comme ébahi ? / Au ciel l’obscurité s’étend… / La ligne froide des collines, / Nuit déferlante, on l’imagine / Avoir pu renverser le temps10. (Mandelstam)

On observe dans les deux poèmes l’idée d’un ennui, d’une souffrance sans fin. D’aucuns ont  d’ailleurs remarqué chez les acméistes une fascination pour le fantastique médiéval (peut-être un héritage de Villon) : « la poésie médiévale dote ces spectres d’une sorte de corps astral et se soucie affectueusement de l’air factice indispensable au maintien de leur frêle existence11», note la Revue des Belles Lettres. En effet, dans le poème d’Akhmatova cité plus haut, la poétesse exprime de la tendresse pour des statues recouvertes des crues de la Néva. Sur le sujet du Moyen Age, on notera également que les acméistes se considéraient comme une « guilde ».

Si Mendelstam peut-être interprété comme un mystique, la question de la religion « traditionnelle » fait débat. On trouve certes ces titres de poèmes : « Hagia Sophia », « Notre-Dame », « L’abbé », « Pélerin », « Un noir crucifix à mon chevet »… Mais on peut interpréter cet intérêt pour Hagia Sophia et Notre-Dame comme des poèmes sur l’architecture, selon l’agencement des recueils de Mandelstam. Si les poèmes sont recoupés avec « Le Luthérien », ils sont interprétés comme de l’admiration pour la messe en tant qu’expérience mystique ; mais s’ils sont recoupés avec « l’Amirauté », alors on considère qu’ils forment une trilogie architecturale. Ce qui est sûr, c’est que Mandelstam abordait avec méfiance les religions organisées – il leur préférait les principes d’amour et de vie (le poème « Homère et l’océan, tout est mû par l’amour » en est un brillant exemple). Les références au catholicisme ou à l’orthodoxie sont souvent des références intertextuelles à des auteurs russes, comme le remarque Henri Abril12. Le cinéaste Andreï Tartovsky a écrit son admiration pour des auteurs comme Mandelstam :

« Pensez à Mandelstam, pensez à Paternak, Chaplin, Dovzhenko, Mizoguchi, et vous réaliserez quel incroyable pouvoir émotionnel portent ces figures exaltées qui survolent la terre, pour lesquelles l’artiste n’est pas seulement un explorateur mais un créateur de trésors spirituels et un créateur de beauté, qui seule est l’objet de la poésie. Un tel artiste peut déceler les contours du dessein de l’Etre. Il peut aller au delà des limitations de la logique, il peut transmettre la complexité profonde et la vérité des connexions invisibles et cachées de la vie13»

L’artiste reconnaît les siens : Andreï Tartovsky perçoit dans les poèmes de Mandelstam une profession de foi. On remarquera que la fin de cette remarque se rapproche de la définition Biblique de la foi : « la preuve des choses qu’on ne voit pas » (Épître aux Hébreux, 11:1).

Outre les interférences avec les autres auteurs acméistes, on trouve chez Mandelstam une authentique vénération pour les écrivains hellénistiques – et particulièrement pour Homère. Dans son ouvrage théorique De la poésie, il proclame : « La langue russe est une langue hellénistique14« . En outre, Mandelstam parlait l’italien et le français : il entreprend des traductions de Dante et Racine (il ne les finira jamais). Être cosmopolite est du reste un pré-requis pour un Russe de l’élite du début du siècle15.

On a longtemps essayé de cerner l’Acméisme par rapport à d’autres courants, en général par rapport au Symbolisme, sans vraiment arriver à savoir si l’acméisme est une rupture ou une continuité. On peut toutefois dire que l’Acméisme a voulu corriger certaines tendances du Symbolisme en tant que neo-romantisme. Il s’agissait alors de suggérer, en somme de préférer le vague à l’objectif. Ces préférences ont conduit les acméistes à être appelés des neo-Parnassiens – ce qui pouvait être vrai des débuts du mouvement, mais le détachement politique que pronaient les Parnassiens n’était pas tenable compte tenu des événements de la Révolution. Mais l’Art occupait le devant de la scène, dans sa globalité. On trouve ainsi chez les Acméistes quelques allusions à la peinture, et très souvent des références à la musique. Mandelstam aimait particulièrement la musique allemande, ce qui explique son « Ode à Beethoven »16. Le poème est caractéristique de Mandelstam : on y retrouve des allusions à la mythologie grecquo-latine (Dionysos), un langage parfois archaïque, comme ce vers « О Дионис, как муж, наивный / И благодарный, как дитя ! » (O Dionysos, homme naïf, et reconnaissant comme un enfant !”). Il n’a rien à envier à un vers latin. Il commence en effet par un vocatif, “O”, qui interpelle Dionysos. Le fait de placer une virgule entre “homme” et “naïf” est par ailleurs assez vieilli. Il est à signaler que la traduction de Henri Abril a des accents raciniens. On relèvera le vocabulaire : « tonnerre », « fougueuse », « feu » (répété quatre fois), « gloire », « triomphe ». Cette traduction est judicieuse : elle interprète le style ampoulé du poète russe et fait allusion à la passion de Mandelstam pour le dramaturge français. Pour mieux comprendre l’importance de la musique et de la musicalité du vers pour les poètes russes de l’époque, on peut se reporter aux émouvants enregistrements d’Anna Akhmatova, sur lesquels on peut entendre la poétesse scander ses propres iambes en marquant particulièrement l’accent tonique.

Alors que les derniers poèmes de Pierre sont désormais centenaires, on peut se demander pourquoi Mandelstam continue de fasciner les chercheurs et le public, au point de devenir un personnage de théâtre. En 2015, une pièce appelée Répétition mettait en scène Mandelstam et Staline, sous la direction de Pascal Rambert. Le metteur en scène a déclaré : “Je n’ai pas assez de mots pour qualifier la puissance de feu de Mandelstam. Lorsque j’ai découvert cela en Russie, j’ai tremblé, comme lorsqu’on lit Rimbaud tout jeune […]  Le vrai pouvoir c’est celui de Mandelstam, le pouvoir de la phrase, de la langue, elle transforme le monde, le modifie. Voilà en quoi je crois !”.


1 МАНДЕЛЬШТАМ Осип, « Заметки о поэзии » [1923], О Поэзии, 1928 ; disponible sur http://rvb.ru/mandelstam/dvuhtomnik/01text/vol_2/01prose/0646.htm
2 SVIRSKI Grigori, Ecrivains de la liberté, la résistance littéraire en Union Soviétique depuis la guerre, Gallimard, Bibliothèque des idées, Paris [1979] 1981, p. 90
« [A propos des vers de Tsvétaëva et Mandelstam] Plus tard, ces vers furent dits et redits par toutes les générations que le stalinisme n’avait pas privées de toute vie spirituelle. »
3 ГУМИЛЁВ Николай, « Наследие символизма и акмеизм », Аполлон, 1913, No1
« Всякое направление испытывает влюблённость к тем или иным творцам и эпохам. […] В кругах, близких к акмеизму, чаще всего произносятся имена Шекспира, Рабле, Виллона и Теофиля Готье. Подбор этих имён не произволен. Каждое из них — краеугольный камень для здания акмеизма, высокое напряжение той или иной его стихии. Шекспир показал нам внутренний мир человека; Рабле — тело и его радости, мудрую физиологичность; Виллон поведал нам о жизни, нимало не сомневающейся в самой себе, хотя знающей всё, — и Бога, и порок, и смерть, и бессмертие; Теофиль Готье для этой жизни нашёл в искусстве достойные одежды безупречных форм. Соединить в себе эти четыре момента — вот та мечта, которая объединяет сейчас между собою людей, так смело назвавших себя акмеистами. »

4 MANDELSTAM Osip, (La) Pierre, les premières poésies (1906-1915), édition bilingue traduite et présentée par Henri Abril, Circée, Belval, 2003, p.387
5 La comparaison entre Pouchkine et Mandelstam est de Henri Abril
6 MANDELSTAM Osip, Op.Cit.

Но лишь божественный глагол, До слуха чуткого коснется,
Душа поэта встрепенется, Как пробудившийся орел.  
7 AKHMATOVA Anna, Requiem, Poème sans héros, NRF, Gallimard, traduit du russe par Jean-Louis Backès, Paris, 2007, p. 312
Как и жить мне с этой обузой, А еще называют Музой,
Говорят: « Ты с ней на лугу… » Говорят: « Божественный лепет… »
Жестче, чем лихорадка, оттреплет, И опять весь год ни гу-гу
8 MANDELSTAM Osip, op.cit, p.264-266
Как облаком сердце одето / И камнем прикинулась плоть,
Пока назначенье поэта / Ему не откроет Господь
Какая-то страсть налетела, Какая-то тяжесть жива;
И призраки требуют тела, И плоти причастны слова.
9 AKHMATOVA, op. Cit. p. 279 И замертво спят сотни тысяч шагов
Врагов и друзей, друзей и врагов.
А шествию теней не видно конца
От вазы гранитной до двери дворца
10  
11 JACOTTET P, MARTINEZ L, La Revue des Belles-Lettres : Mandelstam, No 1-4, Genève, 1981, p.143
12 Mandelstam, Op.Cit, p.402
13 TARTOVSKY Andrei, Sculpting in Time,University of Texas Press, édition traduite du russe par Kitty Hunter-Blair [1986] 1989, p.20
14 MANDELSTAM Osip, De la poésie, traduit du russe, présenté et annoté par Mayelasveta, Gallimard, Arcades, Paris, 1990, p.75
15 RUBINS Maria, « Dialogues accros Cultures : Adaptations of Chinese Verse by Judith Gautier and Nikolai Gumilev », Comparative Literature, Vol.54, No 2 (Spring, 2002), pp.145-164, disponible sur http://www.jstor.org/stable/4122480, article consulté le 22 avril 2015. « By the early twentieth century Russia’s ties with Western Euurope had intensified, and the Russian intellectual elite were traveling and living in Europe for extented periods of time, facilitating the integration of European ideas and artistic styles into Russian culture. »
16 MANDELSTAM, Op.Cit, p.133

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