Vulgarisation et médiation scientifique

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“Vulgarisation et médiation scientifique”

4 et 5 décembre 2014, Fondation Maison des Sciences et de l’Homme (MSH)

Colloque accompagné de l’exposition “Science/Fiction : voyage au cœur du vivant” réalisée par l’INSERM

[NDLR] Il s’agit d’extraits choisis. Je n’ai gardé pour ce blog que les deux tiers des communications (à vue de nez). C’est moins de la censure que mon incapacité à expliquer les tenants et les aboutissants du génome de manière exhaustive.

Ouverture : Gisèle Séginger rappelle l’existence du réseau “Penser le vivant” inter-MSH, qui rassemble des spécialistes dix-neuvièmistes et vingtièmistes de littérature, histoire et biologie.

Première Partie : Science et culture

Andrée Bergeron (centre Koyré – EHESS – CNRS – MNHN) : « Retour sur la catégorie médiation scientifique »

La communication s’ouvre sur une citation de l’ouvrage d’Yves Jeanneret, Ecrire la science : “la langue française a choisi de mettre l’accent sur le peuple (…) le petit peuple, la plèbe.” La médiation scientifique s’effectue par un procédé de vulgarisation, qu’on pourrait définir comme une simplification ; une réduction d’un concept à sa substantifique moelle afin de mieux le faire comprendre des profanes. Andrée Bergeron remarque que le terme anglais pour “vulgarisation” est “popularisation”, ce qui souligne l’écart social qui sépare des scientifiques du grand public. Les deux termes, explique-t-elle, cohéxistent au XIXᵉ siècle, dans le sens d’un dévoilement de ce qui était caché.

Un premier changement de paradigme s’opère dans les années 1970. On remet alors en cause la médecine et son rôle social, ainsi que le fossé entre les savants et les ignorants. Il devient donc nécessaire d’avoir un troisième homme pour combler ce fossé : un médiateur.

Le terme de “médiation”, cependant, est plus récent. Il se développe entre les années 1985-1990, pour connaître la consécration au début des années 2000. Il a pour vocation de faire partager des oeuvres scientifiques au grand public, ce qui prend souvent la forme d’expositions. On a remarqué ces derniers temps un changement de leur forme : elle sont de plus en plus participatives. Cela serait dû à l’influence de ce qu’Andrée Bergeron appelle “la société de l’individu”. Le ressenti du visiteur est donc au centre du processus de médiation. La Cité des Sciences et de l’Industrie est un bon exemple de ce nouveau genre de temple des sciences. Les jeunes étudiants formés aux l’universités Paris III et Paris VIII, qui offrent un cursus de médiation culturelle, ont été attirés par une campagne ciblée. Elle insiste sur la nouveauté de la discipline et sur la différence de la médiation culturelle par rapport à l’action culturelle. La médiation culturelle est plus une attitude vis-à-vis du public, tandis que l’action culturelle se concentre sur un projet, sa cohérence et son aboutissement. Ainsi, un médiateur culturel est un “passeur”. On pourrait cependant argumenter que la médiation culturelle et l’action culturelle doivent coexister : qu’est-ce qu’une bonne exposition si elle n’est destinée qu’à quelques spécialistes enthousiastes ?

Andrée Bergeron s’inquiète cependant d’une rupture : les médiateurs culturels seraient maintenant issus de diplômes d’information et de communication – et pas de diplômes de sciences. En effet, l’Etat promeut la profession au-delà des frontières purement scientifiques : il s’agit de convaincre de plus en plus d’étudiants de se lancer. On ne peut obtenir le label “Musée de France” sans médiateur culturel.

Sébastien Minchin (Muséum d’histoire naturelle de Rouen) : “Le muséum de Rouen et la valorisation de la recherche au XIXe et XXIe siècle”

Sébastien Minchin est le directeur du muséum de Rouen, fondé par Pouchet. Le bâtiment était à l’origine un couvent de 1637. Il devient en 1828 un cabinet de curiosité fréquenté non seulement par les étudiants en pharmacie et en médecine, mais également par Flaubert et Zola. De la fin du XIXᵉ siècle à 1996 (date à laquelle le muséum ferme pour raisons de sécurité), il connaît ce que Sébastien Minchin qualifie de “descente aux Enfers”. Le muséum rouvre en 2007 avec plus de 800 000 objets à sa disposition. Si de nos jours, le public semble s’intéresser au sensationnel (à l’infiniment petit ou à l’infiniment grand), au XIXᵉ la mission du muséum était différente. Le muséum exposait ses objets en suivant la méthode de la classification des espèces. Il s’agissait d’être une vitrine pour les théories scientifiques, et surtout pour la théorie de l’évolution.

Sous la longue présidence de Pouchet (de 1828 à 1872), le muséum a pourtant longtemps été fixiste, c’est-à-dire qu’il refusait l’idée que les espèces changent au cours du temps. Aujourd’hui, le fixisme est surtout représenté par des mouvements religieux. La conversion a eu lieu dans les années 1860, à la suite d’un débat avec Pasteur. Pouchet mort, la représentation de l’évolution est devenue une priorité du muséum (dans les années 1890 surtout). Cela se manifestait par la domestication d’animaux de basse-cour, que les visiteurs pouvaient approcher, ainsi que par des dioramas explicatifs sur ces espèces.

Le muséum s’est ensuite tourné vers l’ethnographie extra-européenne, et la préhistoire – la comparaison entre les deux servait à justifier la colonisation, en jouant sur la prétendue mission civilisatrice de la colonisation qui apporterait la culture à des sociétés “sous-développées”.

Il essaye maintenant d’être un pont entre le XIXᵉ siècle et le XXIᵉ. Il ne cherche pas à dissimuler la page sombre de son histoire. En effet, le muséum a restitué des têtes réduites maories au musée néo-zélandais Te Papa (dont il est partenaire). Cette restitution est comparable au rapatriement des restes de Saartjie Baartman (la “Vénus Hottentote”) en Afrique du Sud, en 2002. “Les musées français”, se félicite Sébastien Minchin, “participent aux débats juridiques sur les restes humains”, et sont par exemple à l’origine d’une loi de 2008 sur la protection des cadavres. Le muséum de Rouen est donc un exemple d’un musée acteur de la société.

Christophe Garrabet : « Raconter les savoirs. Les récits de vulgarisation scientifique dans la seconde moitié du XIXe siècle »

La vulgarisation scientifique prend souvent la forme d’articles de presse ou d’encyclopédie, mais aussi récits, voire de romans. Autrement dit, la science se transmet par articles didactiques ou par la fiction. Cette communication étudie plus précisément les récits de vulgarisation scientifiques, qui empruntent des techniques à ces deux pôles.

Le premier exemple de ces récits est Récits de l’infini, Lumen, histoire d’une comète (1872) de Camille Flammarion, qui tient de l’étude positive. Les titres comprenant “histoire de”, “aventure de”, “mémoire de” à propos d’un objet de science exposent un savoir en personnalisant cet objet. Il arrive d’ailleurs que ces objets soient les narrateurs de leurs propres histoires. La description y est ambulatoire, c’est-à-dire qu’elle prend la forme d’un cheminement, d’une succession de tableaux descriptifs. Un autre exemple à rattacher à cette tradition serait Les métamorphoses d’une goutte d’eau (1865) de Zulma Carraud. Partant de cette typologie, Christophe Garrabet émet l’hypothèse que les sciences sont naturellement narratives.

On considérait au XIX siècle que le public type des récits sur les sciences naturelles était surtout composé de femmes et d’enfants. Ceux-ci posséderaient curiosité et sens de l’observation – à défaut d’avoir le sens de la déduction, art dont ils ne seraient pas capables. Par conséquent, l’école laïque et ses instituteurs peu formés aux sciences naturelles concentrent leurs efforts sur la “science amusante” et les “leçons de mots” au jargon technisant. La discipline est socialement associée aux femmes,  ce qui, selon Nicole Hulin, expliquerait le fait que l’agrégation de sciences naturelles est la première agrégation scientifique à atteindre la parité homme/femme1

On a en outre au XIX siècle un certain engouement pour la lecture “utile”, et les humanités scientifiques s’inscrivent dans ce mouvement. En profitant (autant qu’elle y participe) du déclin des humanités classiques, cette littérature prolifère. Elle mêle des notions de sciences, d’hygiène et de morale (on peut citer des titres comme Histoire de la bûche de Jean-Henri Fabre de 1867 ou Les serviteurs de l’estomac de Jean Macé). Cette tendance prend fin dans les années 1880, quand l’école reprend en main l’enseignement des sciences et que la discipline se professionnalise. Les récits scientifiques s’appauvrissent de leur littérarité : la notion d’image ou de métaphore disparaît. La science n’est plus une affaire populaire – on pourrait donc en conclure que la littérature faisait tout le sel de cette popularité, voire même qu’elle est le socle de toute culture populaire.

Claire Lissalde (INSERM) : « Genèse de l’exposition Science/Fiction, voyage au cœur du vivant. Science et littérature : mélange des genres »

Claire Lissalde a voulu une exposition ludique. Il est vrai que les collages qui superposent gravures du XIX siècle à des images de cellules vues à la loupe, saturées de couleur, ne sont pas banals. En regardant de plus près, on s’aperçoit que les gravures proviennent des livres de Jules Verne. C’est sous son patronage que se place cette exposition destinée au jeune public. L’incongruité de l’image servirait de moyen mnémotechnique pour se rappeler de l’apparence de l’objet scientifique. Mais plus simplement, ces images accrochent l’oeil et appellent une explication, fournie par le texte de salle qui en profite pour détailler le fonctionnement des cellules (la mitochondrie, par exemple).

Deuxième partie : La science se livre

Pierre Veinante (Institut des Neurosciences Cellulaires et Intégratives (INCI), (CNRS UPR 3212) : « Le cerveau : un livre d’images »

La première mention du cerveau date d’un texte de 1500 avant Jésus-Christ, un papyrus appelé “le papyrus d’Edwin Smith”. Vraisemblablement copie d’un texte attribué à Imhotep (IIIe millénaire avant Jésus-Christ), il ne fait pas grand cas de l’organe. Il faut attendre Hippocrate (460-370) pour le considérer comme le centre des “sensations intelligentes”. Aristote (385-322), lui, l’imaginait comme une sorte de machine thermique qui refroidissait le sang chauffé par les émotions. Le médecin grec Galien (130-200) devinait que le cerveau contrôlait les muscles. Pierre Veinante nous apprend que cette conception ne change guère pendant le Moyen Age, mais la Renaissance précisera ses connaissances sur l’anatomie du cerveau, notamment grâce à Léonard de Vinci. Le génie italien, d’après les croquis de cerveaux disséqués qu’il a laissé, comptait dans le cerveau 3 cavités. Il concluait de ses recherches que l’organe était, par les yeux, l’accès direct vers le monde extérieur. Ces constations scientifiques serviront d’argument dans les luttes philosophiques du XVIIᵉ siècle sur le dualisme cartésien.

Le XIXᵉ siècle abandonnera ses considérations philosophiques pour utiliser le cerveau à des fins eugénistes. La pseudo-science de la phrénologie illustre bien cette tendance. Elle consistait à examiner la structure anatomique du cerveau afin de déterminer les facultés et disposition d’un individu, en partant du postulat que c’était là qu’elles se trouvaient. Croyance extrêmement répandue, elle atteint les salons où l’on  – Flaubert, Balzac, Poe et Twain, pour citer quelques adeptes – se fait palper le crâne. Il est aisé de comprendre les implications sophistes et racistes associées à ce genre de pratique. Les principaux théoriens de la phrénologie, Gall et Spurzheim, étant ensuite dénoncés comme charlatans par l’Académie des Sciences ; la pseudo-science décline lentement, quoiqu’on en trouve encore des adeptes jusque dans les années 1930.

On peut admirer les intuitions de Léonard de Vinci : au XIXᵉ siècle, on parle beaucoup du localisationnisme, l’idée selon laquelle le cerveau est compartimenté par “spécialité”, ou par aire. Quelques cas ont fasciné le siècle, on en garde ici deux exemples. Le cas Leborgne, par exemple, concerne un homme qui a perdu la faculté de parler, excepté pour une syllabe, “tan”. On lui découvre une lésion dans la région du lobe frontal gauche, zone qui gère la fonction de la parole. Le cas Phineas Gage est encore plus impressionnant. Après avoir reçu une barre de fer dans le crâne, à travers l’oeil, provoquant un traumatisme crânien, il survit mais n’est plus vraiment lui-même. “Gage is no longer Gage”, dit-on à l’époque. Sa nouvelle personnalité, grossière, serait due à une altération du cortex pré-frontal. Ces deux cas montrent que malgré des altération de certaines zones du cerveau, l’individu peut survivre, privé d’une ou plusieurs de ses facultés ; prouvant ainsi la théorie localisationnisme.

Troisième partie : Dispositifs émergents de médiation scientifique

Jean-Marc Galan (CNRS, groupes TRACES) : « Les musées de science au 21ᵉ siècle »

La communication d’Andrée Bergeron nous avait déjà renseignés sur la demande du public à participer, à être actif durant une visite au musée, et particulièrement dans un musée scientifique. En témoigne le succès des les “universités du temps libre” et des musées dits “participatifs”.

Les visiteurs sont très rarement seuls, et d’ailleurs, remarque Jean-Marc Galan, ils viennent souvent en famille. Passer du temps ensemble serait plus important que de poser des questions. Que ce soit via Facebook (musée d’Ottawa) ou via un mur de post-il à la sortie d’une exposition (exposition “Sexual Nature” au British Museum), il semble incontournable de demander son avis au visiteur. Certains musées vont jusqu’à laisser les visiteurs toucher directement les objets exposés (National History Museum de Londres) pour exagérer cette sensation de proximité !

Il existe également une forme de musée qui met à disposition ses techniques et ressources afin que les visiteurs puisent créer leur propre oeuvre. On les appelle les “fab-lab” (depuis “fabrication” et “laboratoire”). On en trouve des exemples à San Francisco (Exploratorium) ou à Dublin, dont la Science Gallery mettait au défi de  “hacker” la recette secrète de la boisson Coca-Cola (“Hack the Coca-Cola recipe”). Ce type de musée suit un schéma précis : en vulgarisant la science et ses techniques à travers la médiation culturelle, elle donne le pouvoir aux masses qui s’approprient la science. Voilà sans doute l’avenir de la muséographie – mais les écueils sont nombreux. Par exemple, le Quai Branly, avec ses multiples écrans, et sa mise en scène controversée (l’espace est divisé par un “mur” évoquant un mur de boue séchée), avait été qualifié de “Disneyland de l’exostime2« .

Pierre Kerner (Institut Jacques Monod) : « La blogosphère scientifique francophone »

Il est temps pour les scientifiques de prendre au sérieux le 9ème art. En effet, la bande-dessinée est le medium privilégié de la vulgarisation scientifique au sein de la blogosphère. Outre le bloggeur Boulet, qui met occasionnellement en ligne des strips humoristiques sur les théories scientifiques et leur impact hypothétique sur nos vies3 ; on peut citer la blogueuse Marion Montaigne. Sous son avatar de petit professeur moustachu, elle nous explique (sources à l’appui) pourquoi les films d’actions ne sont pas réalistes, comment devenir astronaute, ce qui se passe sous la peau lors d’une éruption de boutons… Ses notes de blog ont été publiées par les éditons Delcourt4, et leur popularité a conduit la chaîne Arte à les adapter en série animée. 

Comment expliquer un tel succès auprès du public ? La recette est bien connue, depuis le succès du pionnier, Le C@fé des sciences, collection de billets sur la science. L’humour est sur la Toile le meilleur moyen d’atteindre un large public. Les internautes ont énormément de choix, et l’humour est un bon moyen d’attirer l’attention, ainsi que les sujets qui sont souvent issus de la culture pop5C’est aussi une bonne technique pour vulgariser la science qui est souvent perçue comme “compliquée” et austère. La nouvelle image de la communauté scientifique se trouve donc sous le crayon des bédéistes.

Quatrième partie : “Enjeux idéologiques ou éthiques de la vulgarisation”

Carole Reynaud-Paligot (Paris I) : « La circulation du concept de race au XIXe siècle »

Le concept de « race », nous apprend Carole Reynaud-Paligot, est passé de discussion “scientifique” à une question de société quand les historiens et les littérateurs s’en sont saisi. Quand Amédée Thierry publie en 1828 une Histoire des Gaulois, il introduit pour la première fois l’idée d’une hérédité de la morale. Le débat sur les « races » est amplifié par la presse à partir des années 1840-50, notamment par la Revue des Deux Mondes6Deux figures se détachent particulièrement : celle de Taine et celle de Renan.

Taine a une formation littéraire avant d’avoir une formation aux sciences naturelles. Il suit cependant des cours de médecine et de psysiologie. Il spécule l’hérédité des caractères sociaux en hiérarchisant l’homme en ces termes: “la race, le milieu, le moment”. Il véhicule en outre sa “psychologie raciale” via la littérature.

Renan disserte de l’inégalité des « races », en classifiant la masse des hommes : ouvriers, paysans, et guerriers. Cependant, point de despotisme : les « races inférieures » méritent la « bonté » des « races supérieures »7Une certaine idée du bon sauvage…

La seconde moitié du XIXᵉ siècle voit l’institutionnalisation de ces concepts. Les premiers cours d’anthropologie ainsi que les congrès internationaux sur le sujet se développent dans tout l’espace occidental. On retrouve ce racisme soi-disant scientifique dans les manuels scolaires publiés par Paul Bert (ministre de l’Instruction Publique de de 1881 à 1882 et député de l’Yonne pendant une dizaine d’années). On y lit les phrases suivantes : « les nègres n’ont jamais bâti que des huttes8 » ou encore « [les nègres] sont bien moins intelligents que les Chinois, et surtout que les Blancs9« . On constate les résultats d’une telle éducation chez Pierre Loti, qui utilise des métaphores anthropologisantes : « le sourire des Kanak est simiesque10« . On pourrait également citer Théophile Gautier et sa fascination pour les Noires et leurs « lèvres monstrueusement bouffies (…) cachet de [leur] bestialité11« . 

Sébastien Lemerle (université Paris-Ouest) : « Les mues du reptile. Les métaphores dans les discours de vulgarisation, entre cognitif et social »

Aux oreilles d’une personne lambda, “archipallium” n’évoque rien. Si on emploie le terme “cerveau reptilien”, en revanche, tout s’éclaire. Cependant, plus aucun scientifique n’utilise ce terme ! La métaphore fait une utilisation profane d’un concept obsolète en science – concept obsolète qu’on retrouve souvent, d’après Sébastien Lemerle, dans la presse. Une telle résistance dans le langage courant vient des fonctions associées à archipallium (qui régit beaucoup d’espèces, notamment d’oiseaux, de poissons et bien sûr de reptiles). Le “cerveau reptilien” gère les notions de défense, de lutte pour son territoire, d’alimentation et autres besoins primaires. La métaphore fonctionne sur l’imaginaire social et la représentation que l’on se figure des reptiles, du serpent au crocodile. Ces reptiles représentent la fourberie, la tromperie et la mort. L’expression “cerveau reptilien” personnalise donc le cerveau sous les traits d’un reptile. Cependant, on l’a dit, la notion est obsolète car elle participe d’une théorie de la triparté du cerveau (qui trouve son origine chez Léonard de Vinci). Les trois parties du cerveau seraient respectivement responsables de l’émotivité, de la rationalité et de l’instinct. La métaphore perpétue l’idée reçue.

Autre bête noire des scientifiques, le lieu commun qui consiste à souligner l’intérêt porté par une personne à quelque chose en employant l’expression “c’est dans son ADN”. La réapropriation approximative du langage du savant, en utilisant des métaphores s’accompagne quasi-systématiquement d’un appauvrissement de cette notion ; voire de l’ignorance des progrès de la science depuis l’origine de la métaphore, pourvu que l’image soit séduisante.

Cinquième partie : Le vivant réinventé

Françoise Oliver-Utard (université de Strasbourg – IRIST) : « Never Let Me Go de Kasuo Ishiguro (2005) : un conte philosophique sur le clonage humain »

Never Let Me Go est un roman de science-fiction en langue anglaise écrit par l’écrivain Kasuo Ishiguro, né au Japon. L’auteur a écrit ce roman d’une manière très personnelle, à la recherche de ses propres origines.  Le roman également une comparaison de la mentalité “occidentale” à la mentalité japonaise en ce qui concerne le corps, la mort et les conventions sociales qui l’entourent. L’histoire est une dystopie dans laquelle le clonage existe indiscutablement et les clones sont “élevés” de manière à être des donneurs d’organes. L’héroïne, Kathy, est un docteur qui est chargée d’élever et d’analyser ces clones. Elle est pourtant ébranlée dans ces convictions quand elle constate qu’une enfant clonée dessine. Touchée la sensibilité de ce clone, Kathy se remet en question. Un simulacre de maternité se dessine alors, mais une maternité interdite.

Un des grands thèmes de l’oeuvre est le statut du corps. Dans la médecine occidentale, la médecine considère le corps comme un ensemble de morceaux remplaçables par des greffes et des prothèse ; et valorise le don d’organe. Au Japon, en revanche, le corps est considéré comme un tout qu’il ne faut pas briser ni profaner. C’est un cadeau des parents à respecter (traditionnellement, même le tatouage est mal vu). Le don d’organe a longtemps été une question taboue. Les donneurs étaient rares, forçant les Japonais à se rendre à l’étranger pour être transplantés. L’histoire de roman est donc une manière de faire réfléchir le Japon sur la question du don d’organe – faut-il que l’organe vienne d’un clone pour qu’il soit accepté ? L’auteur insiste cependant sur le fait qu’une vie en sursis importe plus qu’une vie se termine. Autrement dit, le don d’organes prélevés sur des corps en état de mort cérébrale peut être noble si ces organes sont donnés à celui qui a une chance de vivre. C’est une manière de lutter pour la vie.

Kasuo Ishiguro aborde même la législation de la mort, cinq ans avant que le Japon, à l’instar des pays européens, n’adopte le concept de mort cérébrale comme mort légale. En effet, avant 2010, on considérait que la mort était définie par l’arrêt du coeur. Selon la tradition japonaise, l’âme quitterait le corps 48h après la mort “cardiaque”. Le maintien en vie d’une personne en état de mort cérébrale était donc tout à fait admis, tant que le coeur battait encore, même soutenu par une machine.

Françoise Oliver-Utard ne voit pas dans ce roman une vulgarisation scientifique, mais considère l’irruption des notions de bioéthique et de médecine dans un roman destiné au grand public comme la médiation d’une morale.

Sixième partie : Les transmutations du savoir

Fabienne Soldini (université Aix-Marseille/CNRS) : « Le polar macabre, connaissance vulgarisée de la mort »

Le roman policier, dont les origines remontent au XIXᵉ siècle, est le roman de la modernité en cela qu’il doit suivre les progrès techniques de la science de très près. La seconde moitié du XXᵉ siècle, suivant l’essor de ce qu’on appelle les forensic sciences (les sciences médico-légales12; a engendré un nouveau héros de roman policier : le médecin légiste. Si on devait en faire un portrait type, on obtiendrait un personnage féminin, faisant le plus souvent équipe avec un policier, à l’image du docteur Temprance Brennan, l’héroïne de Patricia Cornwell. Temperance Brennan, ainsi que son homologue Maura Isles (née sous la plume de Tess Gerritsen), est une légiste. Les deux personnages ont été respectivement portés à l’écran dans les séries télévisées Bones et Rizzoli & Isles  ; ce qui témoigne de leur popularité.

Le sujet du médecin légiste semble pourtant peu vendeur. Lorsqu’en plus il est télévisé, on a tout le loisir d’observer des cadavres en putréfaction, livides ou verdâtres. Cependant, l’intérêt vient de la question que se pose le légiste : “comment a-t-il été tué ?”, par opposition à “comment est-il mort?” Il y a donc un processus de narration autour du cadavre, qui fait sortir le mort de son anonymat. “Mourir anonymement est la grande terreur de notre époque”, souligne Fabienne Soldini. Dans les romans et les séries, le cadavre est réinséré dans le monde des vivants (il faut le reconnaître, élucider le mystère de sa mort, interroger ses proches, le rendre à sa famille). L’utilisation des personnages féminins s’expliquerait donc par le fait que la qualité de la compassion est une qualité traditionnellement associée aux femmes. Cette juxtaposition de la mort et de la vie donne l’occasion, à travers le personnage du légiste, s’insérer un discours sur les organes vitaux comme des éléments du vivant. Par exemple, lors d’une autopsie, on apprend qu’on peut estimer l’âge d’un cadavre en fonction de l’état de ses os, état qui change avec le temps. “Finalement”, conclut Fabienne Soldini, “les romans mettant en scène la médecine légale, un sujet a priori macabre, sont des romans qui font triompher la vie”.

 

Cette déclaration symbolise bien le travail effectué durant ce colloque. A travers l’étude de la vulgarisation et de la médiation scientifiques, qui prennent des formes diverses (musées, expositions, romans, blogs, séries télévisées), on constate que le but reste finalement le même : célébrer la vie dans ce qu’elle a de complexe et de passionnant pour ceux qui l’étudient en laboratoire ou sur papier.

 


1 HULIN Nicole, Les sciences naturelles : histoire d’une discipline au XIXe et au XXe siècle, L’Harmattan éditeur, 2014 : “Si l’agrégation spécialisée en sciences naturelles est organisée tardivement, celle-ci est la première agrégation scientifique où la mixité est établie”
2 CHOAY Françoise, “Un nouveau Luna Park était-il nécessaire ?”, Le Débat, Gallimard, No 147, 2007 │5
3 ROUSSEL Gilles, dit “Boulet”, “Hackons le multivers!”, note de blog du 26/07/2014 [en ligne] http://www.bouletcorp.com/2014/07/26
4 MONTAIGNE Marion, Tu mourras moins bête…[4 tomes], Delcourt, 2011-2015 
5 Vled Tapas, “Représentation LGBT dans les jeux vidéos”, dans le cadre de l’événement #psSortDuPlacacard, [url : http://www.podcastscience.fm/dossiers/2015/07/03/pssortduplacard-representations-lgbt-dans-les-jeux-video]
6 GOBIENAU Arthur de, “Essai sur l’inégalité des races humaines”, Revue des Deux Mondes, mars 1857, disponible sur http://www.revuedesdeuxmondes.fr/archive/article.php?code=68130
7 RENAN Ernest, Œuvres complètes I, Calmann-Lévy, 1947-1961, p. 455. “Certes nous repoussons comme une erreur de fait fondamentale l’égalité des individus humains et l’égalité des races ; les parties élevées de l’humanité doivent dominer les parties basses ; la société humaine est un édifice à plusieurs étages, où doit régner la douceur, la bonté (l’homme y est tenu même envers les animaux), non l’égalité”
8 BERT Paul, Premières notions de zoologie, classe de huitième, éd. Masson, 1882, pp. 91-93
9 BERT Paul, La deuxième année d’enseignement scientifique, éd. Armand Colin, 1887, p.18
10 Vraisemblablement dans Le Roman d’un enfant, dont l’action se déroule en Nouvelle-Calédonie, bien que les éditions contemporaines consultées (réédition de l’édition de 1890) ne contiennent pas la phrase.
11 GAUTIER Théophile, Voyage pittoresque en Algérie, introduction et notes de Madeleine Cottin, Libraire Droz, [1845] 1973, p.217
12 Le terme “sciences forensiques”existe en français, mais on semble lui préférer le terme “médecine médico-légale”

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